mercredi
sept.112013

"Houston we've had a problem !"

Julien Bayle, Olivier Espero, Dennis McNulty, Pierrick Naud, Bernard Pourrière et Sami Trabelsi.


Du 29 mai au 12 juillet 2014



Vernissage le vendredi 30 mai à 19h 

Performance de Bernard Pourrière accompagné du musicien Daniel Roth à 20h à la galerie.

Brunch et visite guidée pour enfants et adultes, le dimanche 29 juin de 13h à 17h. Atelier pour enfants à 15h (Gratuit mais sur réservation)

Soirée de clôture le samedi 12 juillet de 19h à 21h / Julien Bayle alias protofuse présente son nouveau live audio visuel ALPHA A/V

"Moon bounce" de Dennis McNulty -  courtoisie de l'artiste et de la galerie Green on Red, Dublin.

Semaphore II 

Apres avoir exploré les différents sentiments qu’évoquent les sémaphores : ces bâtiments côtiers dont la fonction principale est de guetter les dangers en provenance de la mer ; J’ai décidé d’aborder le deuxième volet de cette exposition avec comme fil conducteur les sémaphores pris au sens de  moyens de communication.

Lors de cette exposition collective qui fait partie du programme du printemps de l’art contemporain à Marseille, je présente les œuvres des plasticiens Julien Bayle, Olivier Espero, Dennis McNulty , Pierrick Naud, Bernard Pourrière et Sami Trabelsi, qui ont trait à ce sujet. A travers leurs analyses, par des points de vues différents et complémentaires : qu’ils soient biologiques, anthropologiques, sociologiques ou technologiques, les artistes invités mettent en exergue l’importance et l’omniprésence des vecteurs de communications dans notre monde d’aujourd’hui.  Cela à travers le scenario où ces vecteurs viendraient à s’interrompre ou à disparaître de façon brutale. Quelles en seraient alors les conséquences, voir les aberrations que cette situation peut provoquer ? 

“Houston we’ve had a problem.”

Cette phrase fut prononcée par l’un des astronautes de la mission lunaire Apollo 13. Elle faisait suite à un long moment de silence radio imposé par l’interruption de tout signal relatif au passage du module lunaire en orbite derrière la Lune. A l’angoisse liée au manque de communication (ou d’information) succède alors, l’inquiétude et le stress dût à l’annonce de la mauvaise nouvelle. 

De nos jours, l’omniprésence des signaux transmettant nos images, nos sons et nos positions géographiques, accentue ce sentiment d’angoisse lorsque ces mêmes signaux viennent à s’interrompre. L’actualité nous l’a tristement rappelé avec la disparition mystérieuse du vol MH 370 de la Malaysian Airlines.

Un signal reçu de façon régulière a quelque chose de rassurant et installe ainsi une normalité. La rupture, voir la perturbation des signaux, qu’elle soit dans le domaine technologique ou biologique, rompt cette normalité et nous transpose dans un monde d’instabilité sujette à des mutations inquiétantes et dangereuses. 

La vidéo Moon Bounce (2013) de Dennis McNulty est le point de rebond et la source d’inspiration pour la conception de cette nouvelle exposition. Elle fut d’abord présentée dans le cadre de l’exposition « Transmission » dont la commissaire Caroline Hancock dit : « cette vidéo, est inspirée d’une expérience des tactiques de propagation d’ondes radios par réflexion sur la Lune. L’échange d’information est recherché par un système électronique et le contrôle du rapport signal sur bruit. McNulty s’intéresse entre autre aux découvertes du pionnier Claude Shannon mises en œuvre à Bell Labs et MIT et maintenant usitées à travers le globe. Ici le SIGNAL « émis » est rendu inaudible, ou plutôt illisible. Par l’action d’une personne en converses, le mot inscrit au sol au pochoir est recouvert très progressivement du même sable calcaire qui le constitue. Ce matériau de construction fait allusion aux disjonctions de la bulle immobilière, aux planifications urbanistiques et architecturales démesurées. La fréquence s’affaiblit et se trouble. La retransmission est rompue et reprend, en boucle. » 

« signal.interrupt » : l’installation sonore et visuelle générative de Julien Bayle est une interprétation explicite du sujet de l’exposition. Elle présente les différentes formes de modulation et de création du signal lui même, à partir de générateurs pseudo-aléatoires programmés. L’œuvre visualise et génère du son à l’infinie, déclinant la modulation de fréquence, d’amplitude, la génération de son par table d’ondes aléatoire, entre autres processus. 

“Signal.interrupt” tente de montrer à travers les phases que si nous sommes en mesure de reconnaître les formes, les répétitions dans ces signaux, ce n’est que parce que ceux-ci sont en permanence perturbés et interrompus. La condition sine qua non de la transportabilité d’une information étant qu’elle doit utiliser la variation d’un signal (Comprendre la perturbation) d’une grandeur physique. La répétition d’un signal tel un battement de cœur à quelque chose de rassurant et au contraire sa perturbation ou son interruption génère des crispation, du stress et angoisse.

Avec la vidéo « le bras long » Bernard Pourrière manipule des tiges en fer munies de capteurs, qui sont connectés à un programme informatique qui gère du son. Il s’agit d’une composition sonore ou le performeur s’inspire des signes du sémaphore pour écrire la structure de cette partition gestuelle. Le signe n’est plus connoté mais relève plutôt de la présence du corps et des gestes à l’espace donné, le sémaphore est détourné de sa fonction première.

En effet le performeur par ses gestes et ses mouvements s’approprie ces signes pour en donner une version sonore à la recherche d’un son précis. Il joue, avec un autre langage, des chants d’oiseaux qu’il transforme, en modifiant la durée, la vitesse, les fréquences et la tonalité. La fatigue et la lassitude aidant, les séquences répétitives perdent en précision et régularité : tel une onde choc qui perturberait un signal d’une fréquence bien établie par une interférence.

L’univers onirique que Pierrick Naud nous présente, est peuplé de chimères, d’éléments en pleine mutation. Dans son monde, l’homme, l’animal et le végétal se croisent, se mêlent, s’effacent l’un au détriment de l’autre.  Des sujets rendus impersonnels s’estompent dans leurs extrémités, soulignant le caractère fragile de ces êtres. Des oiseaux de mauvais augure, gazouillent à l’oreille des personnages, distillant ainsi la paranoïa dans un univers déjà oppressant. Un monde pas si éloigné du notre avec l’Internet et ses services. Derrière l’anonymat d’un pseudonyme ou d’un avatar, derrière son pare-feu, on découvre soudain que l’on est en permanence scruté, analysé, traqué. L’anonymat est un leurre, on laisse derrière nous constamment des traces de soi, à tel point que c’est le contraire qui  peut paraître suspect. Quelqu’un qui n’accepte pas le principe de la suivie à la trace, a forcément de mauvaises intentions. Les oiseaux de bon et mauvais augure ont aussi changé de forme : désormais  c’est à coup de SMS ou de Tweets que l’on annonce les bonnes ou mauvaises nouvelles.

Quand à Sami Trabelsi, il se place comme un narrateur au point de vue externe, dont le regard froid et l’apparente absence de subjectivité sur le monde brouillent les pistes. Il retire des clichés tout repère  topographique et gomme les indications du réel par des cadrages très serrés et frontaux.

Cette photographie, que l’artiste a réalisé parmi une série s’appelant “ le projet 13” qui est une approche documentaire dans l’appartement de son enfance, évoque le vide, elle semble être hors du temps. Elle installe une ambiance funéraire en lien avec l’oiseau gisant sur le sol ou l’enceinte de recueillement installé par Pierrick Naud. Le sentiment de vacuité et de désespoir  que provoque la vision de son œuvre suggère l’absence de nouvelle de la part d’un être cher.

« Zone » l’œuvre d’Olivier Espero fait écho à celle de Sami Trabelsi. Cette salle d’attente est comme une des zones sécurisées de “Stalker”, le film de Tarkovski ou le personnage principal à une carte imprégnée dans son esprit qui indique des passerelles qui donnent accès à des zones de terre sécurisées et ainsi évoluer dans un labyrinthe ; au point que les passagers, de cet étrange voyage, se demandent si leur guide ne s’est pas inventé un monde chthonien peuplé de danger ou seul son subconscient guidé par la folie, véhicule celui-ci.. Sans plan, sans guide, on est coincé sans savoir ce qui peut nous arriver une fois la limite franchie.

 

Karima CELESTIN